Plateaux uniques, multi-plateaux : la question Allen
Dans un précédent article, nous avons montré que la plupart des entreprises privilégient les plateaux uniques plutôt que les bureaux multi-plateaux. Cette préférence s’appuie souvent sur les travaux de Thomas J. Allen (MIT). Sa célèbre courbe démontre que la fréquence des échanges informels chute dès que les collaborateurs sont séparés par un étage ou par plus de trente mètres.
Autrement dit : rapprocher les équipes dans un même espace favoriserait naturellement la communication interne et, par extension, la productivité collective. Mais est-ce suffisant pour guider une décision immobilière ?
L’espace de travail doit aussi refléter l’organisation
Un espace de bureau n’est pas neutre : il soutient – ou contrarie – le fonctionnement de l’entreprise.
- Si l’organisation est matricielle (travail en mode projet, transversalité), alors un plateau ouvert et traversant semble pertinent.
- Si l’organisation est plus hiérarchique et segmentée, une configuration plus cloisonnée peut mieux convenir.
De même, les processus de travail réels comptent :
- Une équipe qui co-traite ses dossiers aura besoin d’espaces collaboratifs et de proximité spatiale.
- Une entreprise qui fonctionne par flux séquentiels peut tolérer davantage de séparation physique.
👉 La vraie question est donc : l’espace est-il aligné avec la structure organisationnelle et les processus métiers ?
Sur le papier ou dans la réalité : le paradoxe de la productivité
Les grands open spaces ont longtemps été présentés comme idéaux : distances réduites, visibilité maximale, flexibilité d’aménagement. Pourtant, les enquêtes internationales (Leesman, Gensler) comme françaises (DARES) révèlent un décalage : les salariés en open space déclarent régulièrement des difficultés.
- Bruit, interruptions fréquentes, manque d’intimité.
- Fatigue cognitive et difficulté à se concentrer.
- Perte de sentiment d’appartenance à une équipe.
Résultat :
- La productivité collective (innovation, échanges, rapidité de décision) peut progresser,
- Mais la productivité individuelle (concentration, efficacité sur les tâches) recule.
👉 Il faut donc poser la question autrement : quel type de productivité l’entreprise veut-elle favoriser ?
Les différents modèles d’aménagement de bureaux
Pour dépasser l’opposition stérile « open space vs bureaux fermés », quatre grands modèles se dégagent aujourd’hui :
1. Open Plan (open space classique)
Grand plateau, postes alignés, très peu de cloisons. Communication maximale mais concentration minimale.
2. Zoned Open Plan (plateau zoné)
Même ouverture, mais divisée en zones par équipe ou ambiance. Bon compromis entre transversalité et lisibilité.
3. Activity-Based Working (ABW)
Pas de poste fixe. Chaque salarié choisit un espace adapté à son activité : réunion, concentration, informel. Très flexible, mais exige une forte maturité organisationnelle.
4. Team Offices (bureaux d’équipes)
Petits bureaux fermés par équipe de 6–12 personnes. Forte identité d’équipe, bonne concentration, mais moins de transversalité.
L’espace comme révélateur du management
La spatialité ne se contente pas d’organiser les postes : elle reflète un choix managérial.
- Grand open space → favorise un centralisme décisionnel : le rôle des managers intermédiaires s’affaiblit, les décisions remontent au sommet.
- Open space zoné → correspond à une organisation matricielle où la coordination transversale est centrale.
- ABW → reflète une logique de management par objectifs et autonomie individuelle.
- Team offices → renforcent le management intermédiaire de proximité.
👉 Autrement dit : un projet immobilier est toujours, implicitement, un projet managérial.
Conclusion : choisir un espace, c’est choisir un modèle de management
Les discussions sur plateaux uniques ou multi-plateaux ne doivent pas rester cantonnées à des questions d’acoustique ou de surface. Elles touchent directement au cœur de la stratégie managériale.
- L’entreprise veut-elle maximiser la communication transversale, quitte à affaiblir la concentration individuelle ?
- Veut-elle centraliser les décisions ou au contraire renforcer les relais locaux ?
- Veut-elle offrir un écosystème varié permettant à chacun de naviguer entre performance individuelle et performance collective ?
En définitive, un espace de bureau est plus qu’un lieu de travail. C’est un levier de management, un outil qui façonne la culture et la performance de l’organisation.